Presse: la survie d’une industrie dépend de son audace à réinventer son modèle


Charles Bricman est journaliste et consultant en communication. Au cours d’une carrière riche et variée, Charles Bricman a fréquenté les mondes de la presse (les plus grands titres en Belgique), de l’université et du transfert de technologies. Passionné par le monde des médias, il jette aujourd’hui un oeil affûté sur l’évolution de ce secteur et des énormes défis qui l’attendent. Démonstration dans le billet ci-dessous repris avec son aimable autorisation. Une leçon qui vaudra sans doute pour beaucoup d’autres secteurs d’activité qui seront affectés tôt ou tard en profondeur, s’ils ne le sont déjà, par la révolution de l’information instantanée.

presse journalisme

La récession qui débute va poser des problèmes à tout le monde. Dans les journaux, où la crise est aussi structurelle, elle sera probablement plus sévère. Aux Etats-Unis, elle l’est déjà: la liste des faillites,des fermetures et des restructurations s’allonge, les groupes de presse cotés voient s’effondrer leurs capitalisations boursières, jusqu’aux plus grands, plus de 15.000 journalistes américains ont perdu leur job en 2008.

Les causes sont connues: moins de lecteurs, moins d’annonceurs. Et donc moins de recettes. Spirale du déclin: pour redresser leurs comptes d’exploitation, les éditeurs font des économies sur le produit, lequel en devient moins attractif pour les lecteurs et, par suite, pour les annonceurs. Et le processus repart pour un nouveau tour de cercle vicieux…

Même si cela n’explique pas tout, Internet y est pour beaucoup. La radio et la télévision, depuis un demi-siècle, avaient déjà ébranlé le monopole de la presse écrite sur le traitement de l’actualité et la diffusion des nouvelles. Internet l’a réduit en miettes. La quantité d’informations gratuitement disponibles sur la Toile est telle qu’acheter un quotidien chez son libraire ou s’y abonner relève désormais plus d’une forme de militantisme que du souci de s’informer de manière efficiente.

Selon un sondage effectué aux Etats-Unis par le Pew Research Center, Internet a, pour la première fois, dépassé la presse écrite sur les sujets nationaux et internationaux: 40% des sondés mentionnent désormais la Toile comme source d’information, 35% les journaux. La télévision caracole toujours en tête à 70% (le total excède 100% car plusieurs réponses pouvaient être fournies), mais dans la tranche des 18-29 ans, elle ne fait déjà plus que jeu égal avec le Net à 59%. Voyez ce graphique et ce tableau publiés par le Centre:

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Source: Pew Research Center for the People & for the Press

Je ne dispose pas d’étude similaire concernant l’Europe, et plus particulièrement la Belgique, mais je parie que l’évolution va dans le même sens (Corelio et De Morgen ont annoncé des suppressions d’emplois), qu’elle a seulement quelques mois ou années de retard, comme d’habitude. Ce qui est plutôt une chance pour les éditeurs – et pour les journalistes – de par ici, pour autant qu’ils ouvrent les yeux et fassent preuve d’un peu d’audace entrepreneuriale.

Voyez à ce propos ce très intéressant article de Jeff Jarvis sur ce qui se passe au Los Angeles Times, un des plus grands quotidiens US lui aussi menacé (ici, une traduction française de l’article de Jarvis par Rue 89, que me signale Alexandre).

Le raisonnement part d’un constat: même si les revenus du web ne croissent pas assez vite pour compenser la chute des recettes traditionnelles, ils suffisent désormais à couvrir les coûts (comprimés) de la rédaction proprement dite. Dès lors, vous entreprenez deux démarches:

  1. Vous faites de grosses économies en passant au journal intégralement numérique, le papier n’étant plus utilisé, localement, que pour des produits dérivés: suppléments, magazines, éditions spécialisées;
  2. Vous concentrez exclusivement vos efforts sur les secteurs dans lesquels vous avez un avantage concurrentiel, comme l’information régionale ou locale, ou certaines spécialités (Hollywood, dans le cas du LAT), et vous passez des accords de reverse syndication avec un réseau d’autres acteurs de niche qui accroissent votre audience (et votre attractivité pour les annonceurs) avec les lecteurs qu’ils vous envoient; eux augmentent le nombre de leurs lecteurs (et leur séduction pour les annonceurs) avec ceux que vous leur envoyez. Cover what you do best and link to the rest. On appelle ça un partenariat win-win, dans l’écosystème du web…

C’est évidemment une révolution copernicienne quant au mode de publication, mais aussi quant aux contenus. Un journal quotidien, jusqu’ici, c’est supposé couvrir tout le spectre de l’actualité: politique, économie, international, faits divers et société, culture, sports… Forget it. Cela ne marche plus et d’ailleurs, vous n’avez plus les moyens d’être pertinents et complets.

Imaginez par contre, à Bruxelles, une puissante rédaction concentrée et spécialisée, par exemple, dans la couverture des institutions européennes, de la rue de la Loi et des informations régionales. Qu’elle publie sous sa bannière web et dans des éditions spécialisées et lettres confidentielles; qu’elle met à la disposition d’autres organes de presse, à Paris, à Montréal, à Genève ou à Dakar, en échange de ce qu’ils ont, eux, de spécifique à vous offrir à vous, et à vos lecteurs. Rien ne vous oblige d’ailleurs à vous limiter à la francophonie, on peut traduire…

C’est là que les journalistes ont un rôle à jouer, me semble-t-il. Lancer un nouveau canard, c’est une opération de grande envergure qui demande de gros investissements. Un site web d’information spécialisée, c’est infiniment plus léger. C’est à la portée de noyaux de journalistes motivés et bien entourés. C’est un rêve éveillé qui n’a rien d’inaccessible, de ceux qui se réalisent quand on le veut vraiment. Réveillez-vous donc, chers confrères, vos éditeurs finiront par vous en remercier…

MàJ 12H15: Dans le même sens, mais sous un autre angle d’approche, voir Le blog de Tom: “Si j’étais patron de presse“.

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