Une métaphore de l’économie de l’innovation, par Garry Kasparov


« Nous vivons dans un monde moderne, riche en technologies mais pauvre en innovation »

Voici le constat frappant de l’un des plus grands Maître des échecs que la Terre a porté : Garry Kasparov.

La victoire symbolique de l’ordinateur sur le prince des échecs

Tant mieux ou hélas pour lui, Kasparov fut le premier « champion du monde d’échecs » a subir la loi de l’ordinateur dans sa discipline.

La victoire de Deep(er) Blue en 1997 face au même Kasparov est, d’un point de vue symbolique, l’un des événements les plus marquants de la fin du dernier millénaire. La puissance de calcul de la machine développée par IBM avait eu raison de l’inventivité et de la perspicacité du « bel esprit » russe.

Aujourd’hui, ils deviennent grand-maître à 12 ans…

Depuis, la puissance technologique a bouleversé en profondeur le monde des échecs.

Aujourd’hui, les jeux d’échecs sur PC que l’on vend à 50 dollars dans le commerce peuvent battre la plupart de meilleurs jours d’échecs du globe, affirme Garry Kasparov, dans cette tribune.

« La démocratisation de ces logiciels de jeu permet aujourd’hui à de très jeunes joueurs de s’entraîner virtuellement contre des adversaires de très haut niveau. Plus besoin d’un coach professionnel à partir d’un âge très bas pour espérer devenir un grand-maître. »

Désormais, les jeunes joueurs d’échecs ont accès à une base de données quasi infinie qui accélère considérablement le processus d’apprentissage. Il fallait naguère des années d’entraînement, des milliers de parties pour expérimenter les milliers d’ouvertures, d’attaques ou de tactiques possibles.

L’âge moyens des champions d’échecs s’est considérablement réduit, explique Garry Kasparov.

« Le record de précocité est à ce jour détenu par Sergey Karjakin qui a coiffé la couronne supprême à l’âge presque absurde de douze ans »

Mais les éditeurs de logiciels ont arrêté d’innover…

L’impact de l’informatique dans le monde des échecs a donc été massif.

A première vue, ne s’agit-il pas plutôt d’un progrès ? Oui, observe Garry Kasparov. Mais il y a quand même de quoi montrer quelques regrets, selon lui. Car une fois qu’ils ont eurent battu le meilleur joueur du monde, les éditeurs de logiciels ont cessé d’innover.

« Les éditeurs informatiques se sont contenté d’améliorer des algorithmes mathématiques. Ils n’ont pas persévéré vers la création d’une véritable intelligence artificielle (…) Chaque année, on nous sort un nouveau programme d’échecs, une nouvelle version. En fait, ce sont des programmes anciens des années 60 et 70 qui se contentent de choisir au milieu de millions de possibilités [Ils ne créent rien]« 

Moins inventivité, moins d’intuition… Les échecs n’évoluent donc plus…

La créativité humaine reste la plus forte

L’analyse de Garry Kasparov nous éclaire sur plusieurs choses.

D’abord, nous l’avons dit, nous sommes dans une société riche en technologie mais pauvre en innovation. Aveuglés par les prouesses de la techniques, nous confondons l’une et l’autre…

Ensuite, la technologie et le cerveau humain ne devraient pas être mis en opposition. Mais la technologie n’amène le progrès qu’en soutien à la réflexion et à la créativité humaine.

Un exemple, tiré là aussi du monde des échecs, semble en apporter la démonstration :

« En 2005, relate le champion russe, un site internet a organisé une compétition d’échecs freestyle en ligne : les parties pouvaient se jouer en équipe, avec l’aide d’ordinateurs… Le prix à gagner était attractif. Le tournoi a réuni beaucoup de participants, dont des grands-maîtres des échecs et des groupes utilisant plusieurs ordinateurs. Les équipes de joueurs assistés d’un ordinateur l’ont emporté (…) L’expérience a montré que l’ordinateur le plus puissant conçu spécifiquement pour les échecs, à l’instar de Deep Blue, ne tenait pas la distance face à une équipe humaine assistée d’un simple PC portable… Un duo amateur, avec trois ordinateurs l’a finalement emporté. Pas un grand maître »

Les vainqueurs ont coaché leur ordinateur au fur et à mesure de la partie. Ils ont pu s’adapter aux circonstances. Ils ne se sont pas fiés à des équations touts faites et à des probabilités. La base de données informatique et la force de calcul de la machine leur a simplement permis d’aller beaucoup loin. Et ils ont gagné.

« Tout est question de process et d’articulation, souligne Kasparov. Des joueurs moyens avec un support informatique et une excellente méthode est supérieur un grand maître muni d’un ordinateur mais dont la méthode est moins bien intégrée »

Métaphore de l’économie de l’innovation

Le domaine des échecs est une métaphore de l’économie de l’innovation moderne.

Grâce à internet, l’information est disponible pour tous, où que l’on soit, qui que l’on soit. Des jeunes de douze ans peuvent ainsi, sans coach, devenir des grands maîtres des échecs. Il n’y a plus de seuil d’entrée dans un marché…

La concurrence est et sera donc de plus en plus forte.

Dans ce contexte, les stratégies linéaires, mathématiques, même très sophistiquées, sont moins performantes que les stratégies reposant sur plus d’intuition, de réactivité et d’imagination.

Allez, pour terminer, et pour le plaisir, ci-dessous, une petite partie multiple de Kasparov.

2 réactions à “Une métaphore de l’économie de l’innovation, par Garry Kasparov”

  1. Q le 6 février 2010 à 7:04

    Même constat dans mon domaine. On se base de plus en plus sur les solutions informatiques, plus de place pour la réflexion/ les idées du personnel.

  2. jyhuwart le 6 février 2010 à 16:40

    Intéressant. Dans le secteur de la défense, on pourrait imaginer de petites unités très mobiles, en même temps très informées, qui font leur choix tactiques elles-mêmes, humainement, en fonction de l’évolution des circonstances, de la connaissance du terrain et d’un objectif clair… N’est-ce pas un modèle défendu, d’ailleurs, par certains stratèges ? La technologie au service du jugement humain, pas des ordinateurs pour faire l’analyse à notre place…

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