Entreprise 2.0 : des mérites reconnus, mais une adoption lente


Laurent Kinet est consultant, spécialiste de domaine de l’entreprise 2.0 (EarlyStage). Depuis de nombreux mois, il prêche la bonne parole de la collaboration intra et inter-entreprise, les voix du décloisonnement et de l’innovation ouverte.

Si beaucoup d’entreprises et de cadres l’écoutent en opinant du chef, reconnaissant tous les bénéfices potentiels de l’organisation ouverte, la mise en pratique tarde. Basé en Belgique, Laurent Kinet lance une enquête pour mesurer l’état de la situation de l’entreprise 2.0 dans le Royaume (lien de l’étude « Enterprise 2.0 in Belgium : what’s after the hype ?« ).

L’Europe va-telle perdre du terrain dans ce domaine (également) ?

Questions :

  • Les cadres et entreprises classiques sont sensibles, dis-tu, aux perspectives ouvertes par le modèle de l’entreprise 2.0. Pourtant, elles ne passent pas, ou peu, à l’acte. Est-ce pas un phénomène européen ?

Il existe des différences culturelles manifestes entre américains et européens. Certaines peuvent peut-être expliquer la frilosité généralisée en Europe : l’enthousiasme et le goût du risque américains (gut-feeling), opposés au besoin européen d’analyse et de certitudes ; la peur de l’échec, dévalorisée sur le vieux continent; l’héritage millénaire des sociétés hiérarchiques et verticales, fonctionnant sur le command-and-control, la gestion de l’autonomie, l’exécution, la structure. Le fait que la plupart des outils de l’Entreprise 2.0 aient été inventés aux Etats-Unis peut également être une explication plausible. Et, au sein de cette relative inertie paneuropéenne, le cas Belge m’intéresse davantage, d’abord parce que c’est mon pays, ensuite parce que j’ai le sentiment qu’il traîne encore davantage.

  • Vous êtes présent en Belgique. Le rythme d’adoption du modèle 2.0 semble (encore plus) étonnamment bas en Belgique…

Je dis “semble” étonnamment bas, car rares sont les éléments ou les études qui permettent d’étayer le propos à un niveau si local. En 2008 déjà, Andrew McAfee s’interrogeait sur les différences culturelles entre les régions et pays susceptibles d’expliquer le rythme hétérogène d’adoption des technologies Web 2.0 au sein des entreprises.

Une étude d’AT&T, la même année, révéla que la Belgique se situait en plein dans la moyenne européenne quant à l’adoption des réseaux sociaux en entreprise (l’Allemagne menant la troupe et la Grande-Bretagne étant un peu en retard). Cependant, il s’agissait alors de l’utilisation d’espaces collaboratifs sur Intranets (Sharepoint), de simples forums, ou d’outils publics externes, comme Facebook, LinkedIn ou Flickr. `

Depuis, les suites collaboratives sont apparues, véritables substituts des Intranets existants, intégrant nativement la collaboration dans leur conception, et plaçant l’individu au centre des flux d’information. Aucune étude ne permet cependant de situer, chiffres à l’appui, la situation d’un pays donné par rapport à un autre. Les comparaisons continentales (US-Europe), elles, sont légion. Vous pouvez aisément deviner le rapport de force entre les deux.

  • Quid de la dimension culturelle pour expliquer ce retard belge ?

D’après l’approche culturaliste de Geert Hofstede et ses cinq critères de différenciation culturelle (modèle qu’il appelle Culture GPS), le belge veut éviter l’incertitude et dispose d’une vue plutôt court-termiste. La comparaison de ces critères permet d’isoler l’une ou l’autre tendance culturelle propre à une nation. Maintenant, j’ignore s’il existe un lien direct avec la frilosité d’adoption de l’Entreprise 2.0. Ce ne sont que des pistes et des intuitions.

Il est possible de formuler l’hypothèse d’un rythme inférieur en Belgique en se basant sur d’autres paramètres, notamment l’expérience que nous vivons quotidiennement auprès des entreprises belges, qui manifestent un intérêt mais renoncent rapidement à lancer ce type de projets, recalés par des arguments liés à la sécurité et à l’intégrité des données. On considère encore beaucoup, en Belgique, que le contenu d’une conversation est un actif propriétaire de l’entreprise que l’on désire protéger des fuites. Le poids de l’héritage IT est également un frein : on craint une perte de contrôle en introduisant un changement d’outils.


Une ancienne interview de Laurent Kinet sur l’entreprise 2.0 :
[dailymotion:http://www.dailymotion.com/video/x8gx0a_earlystage-1-entreprise-ls-frontièr_news]

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