Vers une nouvelle génération de clusters d’entreprise ouverts, associant réseaux sociaux, open innovation et coworking ?


Depuis près d’un quart de siècle, les décideurs politiques des pays occidentaux et d’Asie rêvent de reproduire, à leur échelon, l’alchimie précieuse qui a permis à la Silicon Valley de devenir l’espace le plus innovant et prospère du globe.

Le théoricien le plus éminent de l’approche, basée sur les clusters (grappes) d’entreprises, s’appelle Michael Porter, l’un des figures de proue de la Harvard Business School depuis près de trente ans.

Selon la définition de Porter :

« Un cluster d’entreprises est une concentration géographique d’opérateurs économiques interconnectées, de fournisseurs et d’acteurs institutionnels dans un domaine particulier ».

On le sait aujourd’hui, dans l’économie de la connaissance, l’attractivité d’un territoire ou d’une industrie ne réside plus dans la proximité de ressources naturelles ou d’une seule et unique usine de production.

C’est bien la présence en un même lieu d’une constellation d’acteurs – entreprises, centres de recherche, centre de distribution, financiers, etc. – actifs dans une discipline particulière (sciences du vivant, chimie, industrie du bois, technologies mobiles, etc.) qui procure à un bassin économique les ressources intellectuelles et matérielles qui seront nécessaires pour soutenir le développement d’une entreprise.

Telle est l’idée que théorisa, alors, Michael Porter.

Des dizaines de clusters créés à travers le monde

Solar Valley, Thalheim

Depuis un peu moins de deux décennies, donc, les Etats et les régions s’emploient à encourager le développement de clusters sectoriels.

Des dizaines de clusters ont éclos et se sont aujourd’hui structurés. Le paysage des clusters s’est petit à petit étoffé. Exemples : le cluster de la nano-électronique en Grèce ; la Solar Valley à Thalheim, en Allemagne; les pôles de compétitivité en Wallonie ou en France; le cluster des CleanTech à San Diego, en Californie; etc.

Les clusters se mettent désormais en relation les uns avec les autres. En Europe, un observatoire européen des clusters a vu le jour.

Désormais, on parle même de méga-clusters. Le Royaume-Uni tout entier, par exemple, entend devenir un méga-cluster dans le secteur des biotechnologies. Il faut dire que l’industrie biotech britannique représente, à elle seule, 20% du portefeuille des produits biotech européen…

Des centaines de milliers d’emplois en Europe ont sans doute déjà vu le jour grâce au développement d’entreprises, grandes ou petites, portées entre autres par la dynamique des clusters. Et un consensus existe pour prédire que les clusters continueront à jouer un rôle majeur dans le développement économique des années à venir.

Trop repliés sur leur discipline ? Danger pour les clusters trop homogènes…

Néanmoins, à l’heure de l’économie de la créativité, le schéma spécialisé adopté par les clusters modernes pèche peut-être par son trop grand repli trop sectoriel et géographique

C’est ce qu’évoque Gunjan Bhardwaj, professeur de management de la croissance et de l’innovation à  la European Business School (EBS), dans un récent article publié sur le site  Innovation Management :

« La globalisation et la technologie rendent aujourd’hui la concentration en un espace moins pertinente. Les décideurs politiques devraient, dès lors, revoir certaines priorités afin d’accroître les bénéfices potentiels pour leur région ou leur pays de s’inscrire dans des réseaux plus ouverts. Ils offriront ainsi à leurs entreprises un cadre différent pour  leur permettre de générer des innovations plus radicales et créatives.« 

Nécessité de s’ouvrir : l’innovation de rupture se produit à la périphérie

L’innovation radicale (ou de rupture), opposée à l’innovation incrémentale, est devenue un facteur décisif de croissance pour les économies modernes.

L’innovation incrémentale est faite de petites améliorations successives à un produit ou un service. Beaucoup d’entreprises s’en contentent. Toutefois, l’innovation incrémentale  ne suffit plus, aujourd’hui, à assurer un avantage compétitif durable. En 2011, l’information circule à la vitesse de la lumière sur les réseaux digitaux et les produits ou services peuvent être répliqués rapidement, si l’innovation n’est que marginale.

Pour créer de véritables percées, source de création de valeur et d’emplois, l’innovation de rupture est indispensable.

L’innovation de rupture ne pénètre toutefois les organisations que, le plus souvent, par la périphérie (cfr Jef Staes).

Or, rappelle Gurdan Bhardwaj, l’une des caractéristiques de clusters traditionnels vient de la confiance qui se noue progressivement entre les participants du noyau dur. Cette confiance se bâtit lentement. Une fois en place, elle huile les rapports et permet d’accélérer fortement les collaborations. A mesure que les projets s’enchaînent, les acteurs du clusters convergent toutefois dans leurs façons de voir. Ils s’installent dans une communauté soudée qui ne laisse plus nécessairement beaucoup de place aux inputs extérieurs et insolites. C’est alors qu’apparaît le risque  de voir la dynamique d’innovation de rupture se tarir au sein du cluster en raison d’une trop grande homogénéité sectorielle et géographique…

Il faut donc voir plus loin et s’ouvrir !

L’open innovation, les réseaux sociaux, le coworking entre entreprises…

Plusieurs options se présentent aujourd’hui pour les entreprises, les universités, les pouvoirs publics ou les clusters afin de leur permettre de s’ouvrir davantage à des environnements extérieurs.

Citons l’open innovation, les réseaux sociaux et le coworking entre entreprises…

1. L’essor de l’open innovation est désormais acquis. Depuis plusieurs années, les structures dans l’aéronautique, l’automobile ou les sciences du vivant ouvrent leurs laboratoires et leurs projets à des tiers pour joindre leurs efforts et leurs ressources. Il faut renforcer ces collaborations.

2. Internet ouvre des perspectives gigantesques de mise en relations avec des communautés de pairs, à l’autre bout du monde, mais aussi avec des communautés étrangères au coeur de métier, dans une logique de recherche d’innovations de rupture.

Les réseaux sociaux ont apporté une révolution dans l’échange d’information et le développement de nouveaux tissus relationnels entre individus ainsi qu’entre organisations. LinkedIn, des blogs, des forums en ligne, Twitter, Youtube et d’autres… sont de nouveaux espaces de discussion entre scientifiques et/ou innovateurs de tous ordre. Les réseaux sociaux amplifient, à ce titre, les possibilités de s’inscrire dans des démarches d’open innovation. Sans compter les plates-formes en ligne spécifiquement dédiées à l’innovation, telle que OpenInvo, un dernier exemple en date.

3. Enfin,  une nouvelle approche se fait jour au niveau local pour mêler open innovation, collaboration, mise en réseau et quête de diversité : la création de hubs thématiques, locaux, que partagent délibérément des entreprises issues de secteur différents. Une forme de coworking inter-entreprises.

Un exemple : GRid70, une initiative lancée à Grand Rapids, dans le Michigan.

A Grand Rapids, une trentaine de responsables d’entreprises de la région ont décidé de l’ouverture d’un espace commun dans lequel elles ont déménagés une petite partie de leur personnel, essentiellement des équipes de designers et de créatifs. Quatre entreprises (Steelcase, Wolverine, Meijer, Alticor) participent. Leurs profils respectifs sont très différents, ce qui enrichit la diversité du lieu et donc les idées qui peuvent en sortir. Steelcase est un fabricant de mobilier de bureau. Wolverine chapeaute notamment la marque de chaussures HushPuppies. Meijer est une chaîne de grande-distribution. Alticor, enfin, est actif dans la distribution et les services aux industries.

Les occupants de GRid70 devraient pouvoir se mouvoir dans le bâtiment en fonction des opportunités, des projets ou de leurs besoins et envie. Ils pourront échanger aisément (voir la vidéo ci-dessous).

« Cette initiative va nous permettre de créer des effets de pollinisation croisée  qui n’auraient pu survenir dans d’autres cas de figure », se réjouit Blake Krueger, le CEO de Wolverine.

L’exemple de GRid70 illustre-t-il une évolution possible pour les clusters spécialisés, qui pourraient ainsi se mélanger avec d’autres ?

Très certainement.

A suivre en 2011.

NB:

Les idées développées dans ce billet l’ont été par le think tank Entreprise Globale au cours de l’année 2010, notamment dans les livres « Wallonie 2.0″, « Utiliser internet pour vendre à l’étranger » ainsi que lors de l’organisation de la conférence internationale Coworking Europe 2010, les 19-20 novembre 2010.

Une opinion à exprimer?