Comment le numérique change l’ADN du monde de la bande dessinée


Depuis un peu plus d’un an, le Neuvième Art connaît une petite révolution digitale. Au niveau de la distribution, d’abord. Au printemps 2010, les principaux éditeurs de bande dessinée français et belges se sont coordonnés pour lancer une plate-forme de vente de bande dessinée en ligne. Baptisée Izneo, cette dernière offre un large catalogue, composé de publications récentes et de classiques, sous format numérique. L’internaute peut acheter un album complet ou… le louer pour 10 jours.

Révolution au niveau du support, ensuite. L’arrivée sur le marché de l’iPad, la tablette du constructeur américain Apple, procure désormais aux bédéphiles une nouvelle expérience de lecture qui, pour une part, est jugée plus qualitative que ne propose l’impression papier.

« Le rendu des couleurs, par exemple, est plus flashy et globalement meilleur sur une tablette que sur une page papier, reconnaît ainsi Pierre-Paul Renders, scénariste de la série BD Alter Ego. Cette qualité met en valeur le travail des auteurs. Elle est gratifiante pour eux. »

Une nouvelle façon de produire une BD

Les outils digitaux avaient déjà changé beaucoup de choses dans la production même des albums, comme la palette graphique. D’autres outils ont depuis fait leur apparition dans la phase de conception.  Certains auteurs, par exemple, utilisent de nos jours des logiciels de modélisation 3D pour architectes afin de visualiser au préalable les détails d’un décor qu’ils dessineront à la main par la suite. Les planches, elles-mêmes, ne circulent plus de main en main entre les parties prenantes dans la réalisation d’une bande dessinée (scénariste, coloriste, dessinateur, etc.) que sous forme de fichiers numériques. Ces derniers travaillent à distance et, souvent, entre des pays différents.

De nouvelles constructions narratives

Les nouvelles options numérique changent, par ailleurs, l’ADN même de la bande dessinée. Elles introduisent de nouvelles approches narratives se traduisant par une expérience neuve pour les lecteurs. Ainsi, Alter Ego, scénarisée par Pierre-Paul Renders, est paru voici, quelques semaines, simultanément en six tomes non numérotés. Chacun donne un angle différent, via le regard d »un autre protagoniste, sur la même histoire.

« L’idée m’a en partie été inspirée de mon expérience propre dans le monde du jeu vidéo ou de la navigation digitale, qui permettent souvent, eux-même, plusieurs points d’entrée », observe Pierre-Paule Renders.

Le scénariste, qui est aussi cinéaste, est familier des mondes numériques. Voici dix ans, Pierre-Paul Renders réalisait « Thomas est amoureux« , une fable futuriste dans laquelle un jeune homme agoraphobe tentait de nouer des relations affectives via un système de visiophonie. Une décennie plus tard, des services comme Chatroulette ou les réseaux sociaux en général, ont rendu la fiction d’alors quasi réelle de nos jours. Des lecteurs immergés, associés, potentiellement acteurs de l’histoire Le monde de la bande dessinée n’échappe pas, lui non plus, à l’influence des forums et des réseaux sociaux. Le web 2.0 a introduit une proximité nouvelle entre  les lecteurs, les auteurs et l’univers même conçu par ces derniers. Les éditeurs, comme Dupuis, accompagnent ainsi de plus en plus souvent la sortie d’un album par la mise en ligne d’un site internet spécifique. Les fans peuvent y interagir avec les personnages de la BD, obtenir des bonus, jouer à des jeux reproduisant l’univers de la BD, voire co-créer des intrigues parallèles à la manière d’un film dont vous êtes le héros. Le web donne également l’occasion d’expérimenter une sorte de BD version « reality TV ». L’approche rencontre un grand succès…

« Certains dessinateurs blogueurs sont aujourd’hui plus populaires que des auteurs de BD renommés n’ont jamais été, indique Pierre-Paul Renders. Les fans font des files kilométriques pour obtenir une dédicace. Ils racontent un mélange de vie réelle et de fiction. Cela colle assez bien aux demandes de l’air du temps… »

Autre exemple avec « Les autres gens« , un feuilleton BD numérique diffusé chaque semaine via internet, tablette ou smartphone. Plusieurs dizaines de dessinateurs collaborent à cette initiative initiée en ligne puis déclinée sous d’autres formes plus classiques. L’équivalent de deux albums de 48 pages sont de la sorte produit chaque mois. La série a déjà donné le jour à un premier album papier.

Le développement numérique et l’attachement au papier

Location de BD en ligne pour dix jours, possibilité de contribuer à l’intringue, immersion des lecteurs dans l’univers de l’histoire, feuilletons BD sur smartphone ou iPad… La bande dessinée a aujourd’hui clairement opéré son entrée dans le 21ème siècle. De nouvelles innovations sont sans doute à attendre pour le Neuvième Art. Le numérique ne devrait toutefois pas tuer la BD papier. Pas tout de suite, en tout cas. L’album papier reste le must pour un très grand nombre de lecteurs et, surtout, de collectionneurs.

« Je crois que les libraires BD sont moins aujourd’hui inquiets que les gérants de librairies traditionnelles », conclut Pierre-Paul Renders.

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